Les clés de réussite d’un jeu sérieux au service du développement des territoires - étude de cas sur deux dispositifs ludiques conçus par Les Feux d'Optimisme
- Mickaël Ramseyer
- 17 juin
- 10 min de lecture
Auteur-es :
Mickaël Ramseyer, Concepteur de jeux sérieux, Les Feux d’Optimisme
Paule Carnat Gauthier, Cheffe de mission défense et sécurité de zone, DRAAF Bretagne
Maud Billon, Adjointe à la cheffe de la division eau, DREAL Bretagne
Enora Keromnes, Chargée des politiques territoriales de l'eau, Région Bretagne
Résumé
Face à des enjeux territoriaux de plus en plus complexes, tels que la gestion des risques ou la préservation des ressources naturelles, les dispositifs participatifs apparaissent comme des outils prometteurs pour soutenir la gouvernance multi-acteurs. Parmi eux, les jeux sérieux et les simulations participatives permettent d’explorer des situations complexes, de favoriser l’apprentissage collectif et de faciliter le dialogue entre acteurs aux intérêts parfois divergents.
Cette communication analyse deux jeux sérieux développés dans le cadre d’une commande publique de prestation de services :
Agri’sûreté, consacré à la gestion de crise dans les établissements d’enseignement agricole afin d’améliorer l’appropriation du Plan particulier de mise en sûreté (PPMS),
Eau’Bjectif Sobriété, une simulation participative dédiée à la gouvernance de l’eau visant à atteindre un objectif de réduction de 10 % des prélèvements sur un bassin versant.
À partir de ces deux études de cas, nous examinons les conditions re réussite de conception, de test et de déploiement permettant à ces dispositifs ludiques de devenir de véritables outils de développement territorial.
Plusieurs facteurs clés de succès émergent : l’implication d’acteurs institutionnels et d’experts dans la conception, l’équilibre entre l’adaptation aux contextes locaux ou individuels et la réplicabilité à l’échelle nationale du dispositif, l’intégration des phases de débriefing dans des démarches plus larges de gouvernance participative et la communication autour de ces outils. Les jeux sérieux apparaissent ainsi comme des instruments de médiation et d’apprentissage collectif capables de soutenir la compréhension des systèmes territoriaux complexes et la co-construction de stratégies d’action.
Introduction
Les territoires sont aujourd’hui confrontés à des défis systémiques majeurs et complexes : gestion des risques, préservation des ressources, accroissement du nombre de parties prenantes, qui rendent nécessaires de nouvelles formes d’intelligence collective et de gouvernance. Dans ce contexte, les jeux sérieux et les simulations participatives apparaissent comme des dispositifs prometteurs pour explorer des situations complexes, favoriser l’intelligence collective et soutenir la co-construction de solutions entre acteurs territoriaux (van Beek et al., 2022 ; Furber et al., 2025).
En mobilisant des mécanismes ludiques et des scénarios de simulation, ces outils permettent de développer des prises de décision et d’observer leurs effets dans un environnement délimité par les règles du jeu. Ils offrent ainsi un espace d’interaction où se rencontrent les savoirs scientifiques, les expertises professionnelles et les pratiques de terrain, contribuant à une meilleure compréhension des interdépendances au sein des systèmes socio-écologiques (Medema et al., 2019 ; Cartella, 2024).
Cette communication analyse deux jeux sérieux développés dans le cadre de commandes publiques de prestation de services : Agri’sûreté, un jeu sérieux consacré à la gestion de crise dans les établissements d’enseignement agricole afin d’améliorer l’appropriation du Plan particulier de mise en sûreté (PPMS), développé avec le ministère de l’Agriculture ; et Eau’Bjectif Sobriété, une simulation participative dédiée à la gouvernance de l’eau visant à réduire de 10 % les prélèvements sur un bassin versant, codéveloppée avec le ministère de la Transition écologique et la Région Bretagne.
À travers l’analyse de ces deux cas, cet article vise à identifier les conditions de réussite de conception et de mise en œuvre qui permettent aux jeux sérieux de devenir de véritables outils d’expérimentation territoriale. Elle met notamment en lumière la manière dont ces dispositifs peuvent contribuer à la compréhension des systèmes complexes, à la médiation entre acteurs et à la co-production de connaissances au service de l’action publique territoriale.
Présentation succincte des deux jeux
Agri’sûreté est un jeu sérieux conçu en 2025 visant à développer la résilience et les aptitudes de gestion de crise des équipes de direction au sein des établissements d’enseignement agricole. Les joueurs doivent collectivement analyser des situations critiques (telles qu’un attentat, une émanation de substances dangereuses ou une tempête) qui leur sont proposées et codécider des stratégies d’action à mener vis-à-vis de leur propre établissement et de leur PPMS. Cette approche s’appuie sur la capacité des jeux à simuler des systèmes complexes et à favoriser l’apprentissage expérientiel, considéré comme un levier d’engagement et de changement de comportement (van Beek et al., 2022).

Eau’Bjectif Sobriété a été concçu en 2024. Il met en scène la gestion collective d’un bassin versant face aux tensions liées à la ressource en eau. Les joueurs incarnent des acteurs clés du territoire (collectivités, agriculteurs, associations, gestionnaires) et ils doivent coopérer pour atteindre l’objectif de réduction de 10 % des prélèvements en eau. La simulation s’inscrit dans une logique participative qui, comme l’ont montré plusieurs études sur les serious games en gestion de l’eau, favorise des discussions structurées, des compromis et des apprentissages sur les interdépendances entre secteurs (Abrami & Bécu, 2021 ; MDPI Water, 2018).

De la complexité territoriale à la modélisation ludique
Les jeux sérieux sont particulièrement pertinents pour comprendre des systèmes socio-écologiques complexes, car ils rendent explicites les interdépendances, les scénarios et les conséquences des arbitrages (Savic et al., 2016). En tant que dispositifs participatifs, ils encouragent des interactions entre acteurs variés, facilitant ainsi un apprentissage collectif qui va au-delà de la simple transmission de connaissances (Din et al., 2023). Ils contribuent aussi à instaurer une progression dans la complexité des situations réelles, ce qui favorise une meilleure appropriation des éléments essentiels à transmettre aux joueurs.
C’est le cas pour les deux jeux sérieux créés. Dans le cas d’Agri’sûreté, il s’agit de confronter l’appropriation du plan de prévention et de mise en sécurité (PPMS) des établissements par l’ensemble des membres d’une équipe de direction (direction générale, direction financière, CPE, responsable d’exploitation agricole…), d’encourager son amélioration et préparer ses établissements à faire face aux risques et menaces majeures. Certains scénarios créés sont vécus comme plus “simples” que d’autres par les joueurs, car plus familiers vis-à-vis de leurs propres expériences. Dans le cas d’Eau’Bjectif Sobriété, les participants sont des parties prenantes de la gestion de l’eau (préleveurs ou garants). On leur demande de jouer dans le jeu un rôle qui n’est pas le leur dans la réalité (par exemple, un agriculteur dans la vraie vie ne joue pas le rôle de l’agriculteur dans le jeu). Cependant, le jeu simplifie la réalité en n’imposant qu’un seul objectif à ces acteurs : le volume d’eau à prélever ou à sauvegarder. Ils sont ainsi amenés à confronter leurs contradictions au sujet de la ressource commune qu’est l’eau uniquement d’un point de vue quantitatif et non qualitatif. Chaque joueur analyse son point de vue réel par rapport à celui qu’il joue, ce qui permet une meilleure appropriation des enjeux collectifs.
Trouver un juste équilibre entre spécificité individuelle ou territoriale et besoin de réplicabilité globale
Dès lors que l'expérimentation du jeu sur un territoire donné est concluante, le déploiement à l'échelle nationale soulève la question de sa réplicabilité sur des territoires variés.
Les deux jeux sérieux analysés ont pour point commun la recherche d’une réplicabilité sur différents territoires et/ou auprès de divers acteurs. Une demande forte des commanditaires de 2 jeux sérieux est que le dispositif puisse répondre aux enjeux spécifiques vécus par une organisation donnée, un réseau d’acteurs donné, tout en s’appuyant sur une mécanique de jeu générique. En d’autres termes, intégrer des éléments réels et adaptés aux spécificités des acteurs est une garantie de leur adhésion.
Les cartes « rôle » dans Eau’Bjectif Sobriété ont ainsi été élaborées en intégrant la réalité de l'écosystème d'acteurs présent en Bretagne, autour de la gestion de l'eau, et permettent de simuler les objectifs de chaque acteur en lien avec la ressource en eau sur un bassin versant.
Dans Agri’sûreté, les scénarios sont basés sur des retours d'expérience réels et l’observation du fonctionnement de plusieurs structures. Le curseur de la personnalisation a été prolongé grâce au développement d’un outil digital intitulé « plan digital » qui permet aux participants, en se basant sur une situation générique présentée sur des cartes d’événements standards, de personnaliser les impacts de l’événement par rapport au contexte réel de l’établissement. Son enjeu serait de questionner son déploiement sur des établissement d'enseignement généraux (cf Ministère de l'Education).
Embarquer différentes parties prenantes territoriales et thématiques dans la conception
Un enjeu fort pour qu’un jeu sérieux fonctionne est que l’objectif soit fixé par une instance décisionnaire et que cette dernière ait le budget nécessaire pour supporter le coût de la prestation. Les deux jeux analysés ont été portés techniquement et budgétairement par des instances de l’État ou des partenariats État-Région disposant d’une légitimité dans le domaine visé.
Pour garantir que le jeu soit joué, il est nécessaire de garantir une prise en main rapide et simple. Les futurs joueurs sont en effet des professionnels au temps limité, qui ne peuvent pas consacrer plus de 2H voire une demi-journée à une session de jeu. Ceci écarte les jeux de gestion complexes à durée trop longue ou ayant une prise en main fastidieuse et nécessitant un animateur professionnel. Dans le cas d’Agri’sûreté, le jeu se joue sans animateur extérieur à l’équipe de direction. Dans le cas d’Eau’Bjectif Sobriété, un.e meneur.e de jeu est présent pour réguler les échanges entre joueurs, mais contrairement à un jeu de rôle à durée illimitée, le scénario se compose de 2 phases de jeu uniquement pour une durée de jeu de 2H maximum et le meneur de jeu est accompagné pas à pas.
Un élément clé est également l’implication de plusieurs experts thématiques lors de phases de tests itératifs (V0, V1, V2DEF) pour valider les grands principes du système de jeu et ainsi assurer la robustesse et la faisabilité du jeu sérieux. Dans Eau’Bjectif Sobriété, la répartition de la ressource en eau par un nombre de cubes bleus entre les différents secteurs du bassin versant a été validée par des experts de la DREAL Bretagne. Une journée de "test grandeur nature" a permis aussi de finaliser la validation "experte", au-delà des commanditaires eux-mêmes impliqués. Lors de ces tests, certaines idées ont été conservées, d’autres abandonnées. Dans Eau’Bjectif Sobriété, l’idée d’un plateau de jeu représentant un bassin versant a été présente dès le début et a été conservée tout au long du développement. À l’inverse, l’idée de différencier les catégories d’eau selon leur qualité n’a pas été retenue afin de simplifier la compréhension des enjeux quantitatifs. Dans Agri’sûreté, il avait été envisagé d’attribuer des rôles aux joueurs. Les tests ont montré qu’il était plus pertinent de laisser chaque membre de l’équipe de direction jouer son propre rôle. En revanche, la structure du jeu reposant sur des événements indépendants mais chronologiquement ordonnés s’est imposée progressivement comme la colonne vertébrale du système de jeu.
Pour renforcer la transmission et l’ancrage dans le réel, les tests successifs ont montré l’importance que le jeu soit accompagné de données pédagogiques, mettant en avant des bonnes pratiques ou des ressources complémentaires. Dans Agri’sûreté ces dernières ont été validées par un panel d’experts de la gestion de crise (EMIZ, SAMU, les forces de sécurité intérieure, et les services de sécurité civile). Pour Eau’bjectif sobriété, le guide de l’animateur présentant les différentes actions relevant de la substitution, de l’optimisation ou de la sobriété permet de transférer la culture de la sobriété des usages de l’eau aux joueurs.
Déployer et mettre à disposition le jeu sérieux au plus grand nombre
Les jeux sérieux sont souvent portés par un commanditaire qui n’est pas physiquement présent là où le jeu est joué. Il a donc été nécessaire de rendre ces jeux autoportants et de permettre aux participants d'évoluer en autonomie dans un cadre défini. Les jeux doivent donc être disponibles en format libre et gratuit (hors coût d’impression) auprès des acteurs du territoire, avec une cession de droits permettant leur duplication et leur gestion.
C’est ainsi qu’Agri’sûreté a été déployé sous un format dématérialisé facilement imprimable dans environ 250 établissements d’enseignement agricole en France.
La communication autour du jeu est également essentielle. Elle doit être multicanale et lisible. Eau’Bjectif Sobriété a été présenté au Carrefour des Gestions Locales de l’eau. Il a aussi fait l'objet d'une communication et formation spécifique auprès des animateur.rice.s des SAGE de la région Bretagne. Une communication pour la mise à disposition est également assurée par la DREAL et la Région Bretagne, mobilisant à la fois les réseaux sociaux (LinkedIn), sites institutionnels (DREAL et Région Bretagne), les mailings ciblés, la valorisation lors des évènements autour des transitions environnementales et climatiques. Agri’sûreté a été lauréat d’un prix national de la Résilience décerné par le ministère de l’Intérieur et fait l’objet de présentation en webinaires professionnels.
Du jeu à la réalité
Les retours d’expérience montrent que les jeux sérieux peuvent renforcer l’engagement et l’appropriation collective des enjeux, favoriser la compréhension des interactions multi-acteurs et servir d’outil de médiation pour la co-construction de stratégies. Cependant, leur efficacité dépend de leur intégration dans des démarches plus larges de gouvernance participative et d’accompagnement pédagogique (Medema et al., 2019).
Dans les deux jeux étudiés, la phase de débriefing et suite à donner est essentielle. Dans Agri’sûreté, une « feuille d’observation » permet aux équipes de direction de valoriser leurs échanges et de repartir avec une liste d’actions à mettre en œuvre dans leur propre établissement. Les établissements peuvent alors utiliser d’autres médias pour se préparer aux crises comme les simulations réalistes. Dans Eau’Bjectif Sobriété, le débriefing des participants permet de revenir sur les enjeux clés d’une gestion sobre de la ressource en eau sur leur propre territoire.
Conclusion
L’analyse d’Agri’sûreté et Eau’Bjectif Sobriété montre que les jeux sérieux peuvent constituer de véritables instruments de développement territorial lorsqu’ils sont conçus comme des espaces de dialogue et de réflexion collective. En permettant aux participants de tester différents scénarios, de confronter des points de vue et d’explorer les conséquences de décisions collectives, ces dispositifs favorisent une meilleure compréhension des interdépendances qui caractérisent les systèmes complexes.
Plusieurs conditions apparaissent néanmoins déterminantes pour leur efficacité. La première concerne l’ancrage institutionnel et la légitimité des commanditaires, qui facilitent l’appropriation du dispositif par les acteurs concernés. La deuxième repose sur un équilibre entre généricité et contextualisation individuelle ou territoriale, permettant à la fois la réplicabilité du jeu et son adaptation aux réalités locales. La troisième repose sur l’implication d’experts et d’utilisateurs dans des phases de conception et de tests itératives pour garantir la pertinence des mécaniques de jeu et la crédibilité des scénarios proposés. Enfin, la dernière repose sur la communication multicanale du jeu et de son intérêt.
Au-delà de l’expérience ludique elle-même, l’impact de ces dispositifs dépend de leur intégration dans des démarches plus larges de gouvernance participative et d’accompagnement des acteurs. Utilisés dans ces conditions, les jeux sérieux ne se limitent pas à des outils pédagogiques : ils deviennent des instruments de médiation et d’intelligence collective et de transfert susceptibles de soutenir la transformation des pratiques et l’émergence de nouvelles formes de coopération territoriale.
Mots‑clés
Jeux sérieux territoriaux, gouvernance multi-acteurs, gestion de crise, sobriété des usages de l’eau, apprentissage organisationnel, facilitation territoriale
Références
Abrami, G., Bécu, N., 2021. Concevoir et utiliser des jeux de rôle pour la gestion de l’eau et des territoires. Revue Sciences Eaux & Territoires.
Cartella, M., 2024. Serious Games for Participatory Environmental Governance. (Case study Colombia).
Din, S.U.D., Baig, M.Z., Khan, M.K., 2023. Serious Games: An Updated Systematic Literature Review. arXiv.
Furber, S., Medema, W., et al., 2025. More than chair circles? Serious games related to water governance. Journal.
Medema, W., et al., 2019. Serious Games | Water Knowledge Hub. Water Knowledge Hub.
MDPI Water, 2018. Serious Gaming for Water Systems Planning and Management. Water 8(10):456.
Savic, D., Morley, M.S., Khoury, M., 2016. Serious games in water management. Water.
Van Beek, L., Milkoreit, M., Prokopy, L., et al., 2022. The effects of serious gaming on risk perceptions. Climatic Change.





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